Le quai de Ouistreham

Publié le par mrs pepys

             couvouistreham.jpgAu début de l'année 2009, alors que journalistes, politiques et économiste n'ont plus qu'un seul mot à la bouche, "la crise", celle à laquelle on impute tous les maux, Florence Aubenas décide de se confronter à la réalité de cette expression bien commode. Elle s'installe à Caen, où elle s'inscrit à Pôle Emploi, sous son identité véritable, mais avec un CV totalement refondu. Elle se présente comme une femme tout juste séparée d'un mari, grâce auquel elle n'a jamais eu à travailler. Sans autre diplôme que le bac, sans expérience, elle se voit conseiller une "carrière" d'agent d'entretien. L'objectif de Florence Aubenas ? se mettre en quête d'un CDI, dont l'obtention marquera la fin de l'expérience.

 

            Florence Aubenas raconte ici comment, pendant près de six mois, elle a expérimenté les affres de la recherche d'emploi et des embauches précaires. Elle décrit son parcours et brosse le portrait de celles et de ceux qu'elle a alors côtoyés. Les étapes obligatoires des rendez-vous et des stages organisés par Pôle Emploi, des entretiens d'embauche et des agences d'intérim sont présentes. Ceux que l'auteur y croise semblent souvent perdus, à fleur de peau, comme cet homme qui s'évertue à faire comprendre qu'il veut supprimer son numéro de téléphone dans son dossier – la ligne étant coupée faute de paiement des factures, les employeurs potentiels ne risquent pas de le joindre – et auquel on répond qu'il faut prendre rendez-vous. Le personnel de Pôle Emploi paraît dépassé par les événements, assommé par les exigences des politiques, contraint de "faire du chiffre" plus que de chercher à connaître les individus qui se présentent à lui. On comprend vite que ce n'est pas là que le demandeur d'emploi a le plus de chances d'en trouver. Ce qui permet à Florence Aubenas de travailler régulièrement, c'est son rattachement à une entreprise de nettoyage qui l'envoie réaliser des missions, plus ou moins régulières, dans diverses entreprises de la région. Et puis, il y a le ferry. Elle a été prévenue, pourtant : c'est le pire, ce que l'on accepte quand on n'a aucun autre choix. Dans tous les cas, elle est confrontée aux mêmes exigences : travailler vite, très vite, et bien, sous la houlette de chefaillons pointilleux. Elle découvre les avantages et les inconvénients du travail en équipe, les tensions, l'hypocrisie, la fatigue, et de temps à autre, la solidarité.

            Ce témoignage est poignant, éclairant, hésitant entre espoir et désillusion. Florence Aubenas parvient à donner corps à une situation évoquée trop souvent à coup de statistiques impersonnelles et déconnectées de la réalité. Son expérience est néanmoins biaisée par un élément qu'elle-même met en exergue dans sa dédicace. Elle a bénéficié d'une chance inouïe en se faisant prêter une voiture (rebaptisée le Tracteur), qui lui permet d'honorer les missions proposées. Combien de personnes à la recherche d'un emploi ont-elles cette chance ? Sans doute bien peu, ce qui fausse un brin la donne. On peut par ailleurs regretter que le quotidien soit si peu abordé, en dehors de l'expérience professionnelle même. On entrevoit, grâce aux déboires de tiers – cette jeune fille qui n'ose pas, faute de moyens, se faire soigner, par exemple – les difficultés de ce qui s'apparente à de la survie. Mais on aurait apprécié de voir combien l'absence (ou l'extrême faiblesse) de revenus issus d'un emploi peut compliquer la vie.

            Cet ouvrage, quand bien même il n'est ni exhaustif ni tout à fait représentatif, a le mérite d'avoir été écrit. Il met au jour bon nombre de disfonctionnements sociaux, que l'on s'efforce de masquer derrière des chiffres, d'oublier pour évoquer les mésaventures amoureuses de tel artiste ou de tel politique. Il est peut-être temps que ceux qui sont chargés d'informer le fassent avec sérieux, au lieu de jouer sans cesse sur la corde sensible pour affoler l'audimat.

 

Merci à Nadia, qui m'a gentiment prêté son livre pour les vacances.

 

Le quai de Ouistreham, Florence Aubenas, 2010.

Publié dans essais

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Margaux33 23/08/2011 10:31



je l'ai lu cet été. un très bon  documentaire .  ce livre a le mérite d'exister et de montrer l'exploitation d'une partie de la société française . il y a des négriers partout; la
perversité de certaines personnes. et on voit la difficulté et l'extrême détresse de certaines personnes



mrs pepys 02/09/2011 20:24



Effectivement, une belle initiative de la part de Florence Aubenas, qui devrait ouvrir les yeux à beaucoup.