Les Morues

Publié le par mrs pepys

           couvmorues.gifUn enterrement n'est jamais un moment agréable, a fortiori quand c'est celui de sa meilleure amie. Ema et Charlotte s'étaient certes éloignées, un peu brouillées, les dernières années. Mais cela n'atténue pas vraiment la douleur. Ema aurait au contraire tendance à culpabiliser de n'avoir pas été aux côtés de Charlotte pour l'épauler dans les moments difficiles. Retournant la question en tous sens, elle en vient à douter sur la vraisemblance du suicide. Et si Charlotte avait été assassinée ? Avec le soutien de ses copines Alice et Gabrielle, dites les Morues, et d'un camarade de lycée, Fred, un génie repenti, elle se met en tête de faire la lumière sur la mort de Charlotte. Et voici les Morues jetées dans une enquête flirtant avec la fine fleur du libéralisme, et s'attirant au passage quelques ennuis et inimitiés.

          La couverture et le titre, comme le style léger des premières pages, laissent espérer un roman sans conséquence, où s'agitent en tous sens une poignée de jeunes femmes aux préoccupations souvent futiles. Ces impressions sont néanmoins trompeuses. Sous des dehors anodins, le roman de Titiou Lecoq convoque des aspects aussi essentiels que problématiques de la société contemporaine.

         Faire ainsi de la RGPP (Révision générale des politiques publiques) le ressort principal de l'enquête menée par les Morues est aussi étonnant que pertinent. Sans y toucher, l'auteur met le doigt sur une des aberrations sociales les plus révoltantes de la France actuelle, à savoir la réduction progressive de l'investissement étatique dans des services peu à peu privatisés, comme la santé, l'emploi, l'éducation ou la culture. En dépit d'une bonne dose d'humour (l'invasion du ministère de la Culture par une brigade de lanceurs de caca  ou les tribulations hospitalières de l'héroïne accompagnant son petit ami hypocondriaque), les travers de ces réformes libérales sont mis en exergue.

            Les réseaux sociaux sont aussi dans le collimateur, en particulier les buzzes Internet, comme les journalistes chargés des médias les appellent. Le succès délirant du blog de Fred, qui n'aspire qu'à une vie paisible, loin des projecteurs, montre la capacité des réseaux sociaux à monter en épingle des non-événements. La bêtise des internautes, autant que de la presse, qui se fourvoient dans des hypothèses et des investigations aussi vaines les unes que les autres, stupéfie, en même temps qu'elle alarme : la fiction de Titiou Lecoq se contente de grossir les traits d'une triste réalité. Cet aspect du roman n'est pas sans rappeler le Quelque chose en lui de Bartleby, de Phillipe Delerm. Et derechef on s'inquiète du poids de cet univers virtuel que beaucoup préfèrent à la vie réelle.

          Entre autres éléments déroutants, dans ce roman, figurent les références littéraires et historiques, qui s'insèrent élégamment dans le texte. La plus audacieuse est sans doute d'avoir choisi une descendante de Gabrielle d'Estrées pour en faire un des personnages principaux, et de glisser, au détour de l'intrigue, une notice biographique de la maîtresse d'Henri IV. Les citations de Musset croisent celles extraites des paroles de chansons de Nirvana ou de Ace of Base. Un bel éclectisme culturel qui renforce le plaisir de cette lecture.

       Une étonnante découverte, que je dois à Mélanie, vile tentatrice qui est parvenue à me faire couiner un matin à 8 h en proposant, devant mes collègues réunis, de me prêter un autre roman, dont il sera bientôt question ici.

Les Morues, Titiou Lecoq, 2011.

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Miss Alfie 06/02/2012 15:05


J'ai lu pas mal d'avis négatif, mais perso j'ai apprécié car on est très loin de l'image renvoyé par la couverture. Ca interpelle, mais je pense que ça parle plus à une certaine génération...

mrs pepys 06/02/2012 17:50



Mélanie, qui m'a prêté ce roman, me l'a présenté comme un roman pour adultes aux âmes d'adolescents, les trentenaires d'aujourd'hui en somme.



L'irrégulière 29/01/2012 17:08


ce roman me tente de plus en plus...

mrs pepys 31/01/2012 18:48



Tu vas finir par craquer...



Ys 29/01/2012 15:14


Avant d'entendre l'auteur à la radio, je croyais que c'était un homme... et puis, en l'écoutant, je me suis rendu compte que ce livre était certainement moins léger que le litre et la couv' le
laissent penser...

mrs pepys 29/01/2012 15:57



Ce n'est pas un chef d'oeuvre, en particulier pour la qualité de la langue, mais le propos est intéressant.